Ce texte, qui constitue l'introduction de l'ouvrage Paroles Nomades, est reproduit ici avec l'autorisation des éditions Karthala.
Introduction
Voici pour commencer un petit échantillon de devinettes qui pourraient provenir du répertoire peul ou de celui de leurs voisins manding, zarma, gbaya ou tupuri… dont à l’occasion il pourra être question dans ce recueil de paroles louangeuses à l’adresse d’une héroïne :
Elle n’a pas gardé les vaches, mais connaît le troupeau mieux que le berger ; elle n’a pas fait la guerre, mais connaît les faits d’armes mieux que les guerriers.
Industrieuse et aérienne comme le termite, précautionneuse comme le caméléon, solide comme l’éléphant, elle fréquente les hauteurs de l’aigle et partage le goût de la profondeur avec l’oryctérope.
Elle ne se montre guère mais, quand on l’appelle, elle est toujours là.
Elle ne se met jamais en avant et pourtant elle précède.
Elle ne cherche pas à briller et pourtant elle éclaire.
A toutes ces énigmes, qui n’en sont pas vraiment, il n’est pas un africaniste, pour peu qu’il se soit intéressé de près ou de loin à la culture verbale de la société qu’il étudie, qui ne sache qu’il n’y a qu’une seule et même réponse : Christiane Seydou.
Ce sera évident d’abord pour le foulanisant. Pas d’œuvres des genres majeurs de la littérature en langue peule que cette infatigable chercheuse n’ait traduit, transcrit et édité : épopée, poésie mystique, poésie pastorale, contes… tous textes qu’elle a en outre analysés afin d’en mettre en valeur les circonstances d’énonciation, les traits stylistiques et morphologiques, les fonctions culturelles essentielles. Par ailleurs, grâce à sa connaissance approfondie de la langue peule qu’elle a commencé à apprendre à l’Institut National des Langues et civilisations Orientales (INALCO), il y a de cela quelques décennies, cette linguiste scrupuleuse a accompli un remarquable travail de lexicographe et de philologue auquel sa formation initiale (agrégation de grammaire) l’avait préparée.
Mais le rayonnement de Christiane Seydou s’étend bien au-delà des frontières de la civilisation peule, car elle est aussi l’auteur d’une importante réflexion théorique sur les genres de l’oralité, que ce soit à propos de la poésie, de l’épopée ou du conte, qu’elle a souvent envisagés dans une perspective comparatiste.
En tant que foulanisante, c’est d’abord la poésie religieuse qu’elle a commencé à étudier lorsque, tout juste recrutée au CNRS, elle reçut de Vincent Monteil, à l’époque en poste à l’IFAN de Dakar, des photocopies de textes du fonds Vieillard et que, par ailleurs, Alfa Ibrahim Sow lui donna des poèmes du Fouta Djalon (Guinée) qu’elle a traduits. Par la suite, elle a eu l’occasion de s’intéresser à des textes épiques, le premier d’entre eux étant celui de Silâmaka et Poullôri dont on lui avait rapporté des enregistrements du Niger. Il fut analysé dans sa thèse de troisième cycle avant de faire l’objet d’une édition très documentée aux « Classiques Africains » (n° 13, 1972). Ce fut le début d’une longue histoire d’amour avec l’épopée qui donna lieu encore à l’édition de La geste de Ham Bodêdio ou Hama le Rouge (Classiques Africains 18, 1976), mais aussi à de nombreuses réflexions sur le genre en terre d’Afrique (1982, 1983 a et b, 1984, 1985, 1987 a et b, 1988, 1990, 1993b, 1995, 1997, 1999, 2003).
Dès 1968, elle a pu avoir accès au terrain et elle fit plusieurs missions dans le Massina (Mali), secondée sur place, à partir de 1970 par Almamy Maliki Yattara, qu’elle définit elle-même comme « un collaborateur hors pair ». Ce fut pour Christiane Seydou l’occasion de recueillir tous les genres peuls, notamment un très impressionnant recueil de contes (dont elle continue aujourd’hui l’édition), genre dont, avec ses collègues de l’ERA 246, emmenés par Geneviève Calame-Griaule, elle est un des plus éminents spécialistes. Mais, à propos de la culture peule où la parole poétique est si importante, un des aspects les plus originaux de son œuvre réside aussi dans les remarquables études qu’elle a faites de la poésie profane, qu’il s’agisse de celle des bergers (Classiques Africains 24, 1990) ou de celle des poètes mergôbé. Elle a mené cette recherche personnelle en plus des ses nombreuses activités réalisées dans le cadre de ses laboratoires de rattachement, l’ERA 246 devenu URA 1024, puis le LLACAN[*].
Cette promotion de la culture peule et des cultures orales d’Afrique en général, Christiane Seydou l’a poursuivie, au-delà de sa stricte activité de chercheur, dans son engagement au comité de rédaction de l’association des « Classiques Africains » où, en plus de l’édition de ses propres textes, elle a joué un rôle de tout premier plan pour faire découvrir des œuvres majeures et veiller à la qualité scientifique de leur publication. Dans ce cadre, elle a notamment, avec Brunhilde Biebuyck et Manga Bekombo (†), contribué à réunir une anthologie de textes de poésie africaine (1997).
Discrète et scrupuleuse jusqu’à l’excès, Christiane Seydou a toujours refusé de parler par généralités et d’avancer des thèses qu’elle n’avait pas vérifiées d’expérience. Cette exigence qui l’honore ne lui a sans doute pas permis d’avoir, à une époque où les communicants triomphent souvent sur les vrais chercheurs, toute la reconnaissance institutionnelle qu’elle aurait été en droit d’attendre. Naturellement modeste, elle ne s’en est jamais plainte. Les éditeurs du présent ouvrage dont, à quelques années d’intervalle, elle a guidé, avec d’autres, les premiers pas dans la recherche africaniste savent quant à eux tout ce qu’ils lui doivent et combien elle su être pour eux un maître à la fois éclairant et encourageant. C’est pourquoi ils ont tenu à solliciter la communauté scientifique de son domaine afin qu’elle puisse lui rendre hommage. L’enthousiasme avec lequel ses collègues ont répondu montre à quel point elle le méritait.
Conception de l’ouvrage
La gamme des centres d’intérêt de Christiane Seydou étant très étendue, les secteurs disciplinaires concernés par les contributions reçues offrent une grande variété : linguistique, ethnologie, ethnolinguistique, communication, littérature… Pour honorer notre collègue, nous avons choisi de faire de la culture peule le point focal de cet ouvrage et de situer l’ensemble des communications par rapport à cette référence. C’est ce qui nous a conduits, après une première section d’ouverture regroupant quelques interventions théoriques, principalement à propos de questions relatives à l’oralité littéraire, à envisager trois autres rubriques : « Des Peuls », traitant de différents aspects de cette culture ; « Des Peuls et des autres » explorant quelques facettes des relations culturelles et économiques entre les Peuls, certains de leurs voisins et même des peuples éloignés ; « Des autres », abordant, à propos de sociétés africaines différentes, des problèmes relatifs à ce que furent les grandes préoccupations de Christiane Seydou.
Le premier chapitre du volume, « Théorie littéraire et oralité », s’ouvre sur les problèmes relatifs à la collecte et à la conservation du patrimoine oral (Ursula Baumgardt, Graham Furniss), pour s’attacher ensuite aux relations de l’oral et de l’écrit dans les sociétés qui font encore une large part à la tradition orale (Dominique Casajus, Ingse Skattum) et enfin pour réfléchir à la nature, à la fonction, et aux modalités d’énonciation de quelques grands genres oraux en intra- et en interculturalité : l’épopée (Xavier Garnier), le proverbe (Cécile Leguy), le conte (Suzanne Platiel).
La section suivante, « Des Peuls », traite de questions aussi bien relatives à la langue et à son écriture (Aliou Mohamadou, Bernard Salvaing) qu’aux aléas de la représentation identitaire de cette vaste communauté (Danièle Kintz). D’autres contributions abordent quant à elles différents aspects de la production littéraire écrite et orale, en étudiant particulièrement la relation que certains genres entretiennent avec les structures et les pratiques sociales de ce qu’on peut considérer, au-delà de son hétérogénéité, comme une véritable civilisation fédérée par le concept de pulaaku (préceptes de la conduite de « l’honnête homme » selon les valeurs peules) : épopée (Alpha Oumarou Ba, Oumar Ndiaye, Mélanie Bourlet) ; conte ( Marie-Rose Abomo-Maurin).
Dans la troisième partie, « Des Peuls et des autres », il est question des contacts, proches ou lointains, que ce peuple a pu avoir avec d’autres : constatation d’un simple voisinage au cours d’un périple (Alain Ricard), contacts linguistiques (Raymond Boyd), contacts socioéconomiques (Paulette Roulon-Doko), culturels (Suzanne Ruelland, Paul Eguchi). Quelques interventions examinent plus particulièrement la représentation des Peuls dans la littérature orale de quelques-uns de leurs voisins, au Manding, au Jolof, chez les Zarma (Sandra Bornand, Jean Derive, Bassirou Dieng).
L’ouvrage se termine par une dernière rubrique, « Des autres », qui traite de différents aspects culturels dans diverses sociétés d’Afrique ou d’ailleurs, permettant ainsi de mettre en regard la civilisation peule avec d’autres modèles, aussi bien pour ce qui est de la langue (Pascal Boyeldieu) que des mœurs (Gérard Dumestre, Anne-Marie Dauphin) ou de la littérature (Tal Tamari, Henry Tourneux, Françoise Ugochukwu, Martine Vanhove, Veronika Görög-Karady).
Nous espérons que ces mélanges, qui tous tournent autour des principaux centres d’intérêt dans l’œuvre abondante de Christiane Seydou, sauront retenir l’attention de notre « bergère des mots » et de tous les lecteurs qui, après elle, se sont peu ou prou penchés sur les cultures africaines.
[*] UMR 8135, « Langage, Langues et Cultures de l'Afrique Noire », CNRS, INALCO, Paris 7





