Ce texte, extrait du numéro d'Études littéraires africaines consacré à la littérature peule, est reproduit ici avec l'autorisation des éditions Karthala.
Introduction
Ursula Baumgardt (INALCO et LLACAN)1
Présent dans une vingtaine d’Etats de l’Afrique occidentale et centrale, en simplifiant, du Sénégal jusqu’en Centrafrique, le peul2 est en contact avec de nombreuses autres langues et cultures africaines. De ce fait, tout en ayant une unité et une spécificité culturelles indéniables, il se caractérise également par une grande diversité à la fois sur le plan linguistique, de l’organisation sociale et de l’expression littéraire.
Dans ce contexte de diversité et d’unité, qu’est-ce que la littérature peule ?
Définie comme telle en fonction de la langue utilisée, elle se caractérise par la présence de formes d’expression multiples qui pourraient être abordées en termes de littérature traditionnelle et moderne, ou dans la perspective du passage de l’oral à l’écrit. Selon le mode de communication choisi, et avant d’entrer dans des discussions sur les rapports qu’entretiennent les différentes formes d’expression entre elles, on peut distinguer dans un premier temps la littérature peule orale et écrite, attestée différemment selon les genres littéraires et les régions.
Dans ce contexte de diversité et d’unité, qu’est-ce que la littérature peule ?
Définie comme telle en fonction de la langue utilisée, elle se caractérise par la présence de formes d’expression multiples qui pourraient être abordées en termes de littérature traditionnelle et moderne, ou dans la perspective du passage de l’oral à l’écrit. Selon le mode de communication choisi, et avant d’entrer dans des discussions sur les rapports qu’entretiennent les différentes formes d’expression entre elles, on peut distinguer dans un premier temps la littérature peule orale et écrite, attestée différemment selon les genres littéraires et les régions.
Littérature orale
Les genres présents dans toutes les aires peules sont les proverbes (Henri Gaden), les devinettes et les contes. Ces derniers ont été beaucoup collectés dans l’aire orientale, le Cameroun notamment (Paul K. Eguchi, Dominique Noye, Ursula Baumgardt), et dans un degré moindre au Sénégal (Henri Gaden, Gérard Meyer) et au Mali (Christiane Seydou). Il ne faut cependant pas se fier aux seuls documents publiés, car de nombreux textes collectés restent inédits ou sont attestés seulement dans des travaux universitaires.Par ailleurs, les genres littéraires sont répartis de manière inégale dans les différentes aires. Ainsi, l’épopée n’est pas attestée à l’Est, mais elle l’est à l’Ouest3, notamment au Massina (Christiane Seydou).
Pour ce qui est de la poésie, profane et/ou religieuse, des recueils concernant toutes les aires sont publiés, notamment pour ce qui concerne l’Est4, le Massina (Christiane Seydou), le Foûta-Djalon (Alpha I. Sow) et le Foûta-Tôro (Siré Mamadou Ndongo).
Des textes à caractère historique sont publiés aussi bien à l’Est (Eldridge Mohammadou) qu’à l’Ouest (Alpha I. Sow). Quant au mythe, et notamment le mythe de Tyâmaba, le serpent dont Ilo, le frère jumeau, divulgue le secret provoquant ainsi son départ avec toutes les vaches, il est attesté plutôt à l’Ouest (Liliyan Kesteloot). Enfin, les récits initiatiques oraux, comme Kaïdara, sont connus grâce à la réécriture et la traduction des textes par Amadou Hampâté Bâ.
Littérature écrite
La diffusion de l’Islam eut pour corollaire l’introduction de l’enseignement coranique et, par ce biais, celle de l’écriture en alphabet arabe. Réservée d’abord aux lettrés qui l’adaptèrent pour écrire le peul et pour composer, entre autres, de la poésie religieuse – dont Le Filon du bonheur éternel publié par Alpha I. Sow est un exemple éloquent – l’écriture ajami servait à fixer les œuvres qui, par ailleurs et parallèlement à la circulation des manuscrits, étaient récitées et diffusées oralement. Les publications dans ce domaine restent cependant rares.Depuis que la Conférence de Bamako (1966) a fixé l’écriture du peul en caractères latins, la création littéraire contemporaine qui utilise cet alphabet connaît un essor grandissant et donne lieu à des éditions unilingues, en poulâr notamment, terme qui désigne la variante du peul dans l’aire occidentale.
Présentation du dossier
Il est bien entendu impossible de présenter cette littérature riche et diversifiée de manière exhaustive dans le présent dossier. Nous voudrions simplement en donner un aperçu informatif et en éclairer certains aspects à titre d’exemple.Souscrivant à l’idée d’Alain Ricard (1995)5 qui attire l’attention sur l’importance de la standardisation de l’écriture des langues africaines et sur l’articulation entre recherches en linguistique et production littéraire, nous proposons en premier lieu un aperçu des principales recherches en linguistique peule. Celui-ci est présenté – sous forme de bibliographie commentée – par Peter Gottschligg.
Dans la deuxième partie, nous nous intéressons, à titre d’exemple, à trois personnalités, piliers de la recherche en littérature peule. Ainsi, Aliou Mohamadou, professeur de peul à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), évoque le travail pionnier d’Alpha Ibrahima Sow – qui nous a quittés le 21 janvier 2005 – notamment l’élaboration de l’écriture et l’édition de la littérature peule. Liliyan Kesteloot trace le portrait du “ grand sage ” Amadou Hampâté Bâ6, “ De l’initié peul à l’humaniste œcuménique ”. Dans un entretien qu’elle m’a accordé en avril 2005, Christiane Seydou, figure emblématique, évoque le début de ses recherches en littérature peule au Massina (Mali), ses préférences, ses projets en cours.
Chacun des domaines littéraires est illustré dans la 3ème partie. Pour ce qui concerne la littérature orale, Oumar Ndiaye, étudiant en DEA de littérature peule à l’INALCO, rend compte d’une publication récente de contes peuls de Guinée ; Ibrahima Wane, de l’Université de Dakar, résume sa thèse portant sur la chanson au Sénégal (wolof et peul) qui témoigne de la présence du peul dans le domaine de la néo-oralité ; Alpha Oumarou Ba (INALCO et LLACAN) présente son projet de thèse sur l’épopée peule du Fouladou.
Abou Touré (Dakar) évoque brièvement la littérature en ajami au Sénégal et en Guinée7. Quant à la création littéraire contemporaine et l’écriture en alphabet latin, Mélanie Bourlet (INALCO et LLACAN) présente une réflexion sur les conditions de production littéraire, illustrant ainsi un aspect de sa thèse en cours.
Dans un quatrième temps, on s’interrogera sur la création littéraire aux frontières de la littérature peule telle qu’elle a été définie ici. En effet, comme Amadou Hampâté Bâ, plusieurs écrivains, Peuls, écrivent en français et/ou en peul, et on peut s’intéresser à la spécificité de cette littérature. Rappelons Bakary Diallo, précurseur du roman africain d’expression française avec son texte Force bonté (1926), qui a publié un poème en peul traduit en français (Présence Africaine, n° 6) ; Cheikh Hamidou Kane, dont L’Aventure ambiguë a été traduit en poulâr8, et tout récemment Tierno Monénembo, romancier guinéen connu et confirmé qui intitule son texte Peuls et à qui Bernard Mouralis consacre une note de lecture.
Enfin, les données bibliographiques fondamentales réunies séparément par les auteurs des différentes contributions sont regroupées et complétées à la fin du dossier.
Il ressort de cette présentation plusieurs voies pour la recherche en littérature peule. En premier lieu, et malgré les éditions déjà relativement nombreuses, la collecte et la publication des textes, quel que soit le genre, reste une priorité. On constate par ailleurs que l’analyse détaillée des genres littéraires par région, ainsi que l’approche comparatiste interrégionale, reste à faire.
Pour ce qui concerne la sociologie de la littérature, on pourrait analyser le lien entre le statut de la langue et la production littéraire contemporaine. Ainsi, le peul est langue d’intercommunication au Cameroun, mais y présente une production écrite contemporaine faible voire inexistante ; par contre, il est l’une des langues minoritaires au Sénégal et en Mauritanie, mais fortement représenté dans la région du fleuve et se distingue par une production littéraire contemporaine relativement forte (Sénégal). De même, on peut se demander s’il existe un lien entre le système d’organisation sociale plus ou moins différencié – présence des castes à l’Ouest, absence à l’Est – et l’expression plus ou moins prononcée de la conscience et de l’identité culturelles par le biais de la littérature. Enfin, dans une perspective comparatiste se pose la question de savoir quelles sont les relations entre littérature orale, littérature écrite en ajami et littérature écrite en alphabet latin ?
Au-delà de l’intérêt intrinsèque pour les foulanisants, et compte tenu de la diversité et de l’intérêt théorique que présente la littérature peule, on peut donc envisager dans un avenir proche un congrès international sur cette littérature.





