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Entretien avec Christiane Seydou

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Cet entretien, extrait du numéro d'Études littéraires africaines consacré à la littérature peule, est reproduit ici avec l'autorisation des éditions Karthala.

Entretien avec Christiane Seydou


Ursula Baumgardt

Lors d’un entretien qu’elle a bien voulu m’accorder en avril 2005 pour le présent dossier, Christiane Seydou a évoqué le début de ses recherches en littérature peule au Massina (Mali), ses préférences, et ses projets en cours. Je la remercie de ce témoignage.
 
 
 
– J’ai appris le peul à l’INALCO, et les premiers textes auxquels j’ai eu accès ont été des textes de poésie religieuse. Vincent Monteil, qui était mon parrain quand je suis entrée au CNRS et qui était à l’époque à l’IFAN de Dakar m’a envoyé des photocopies de textes du fonds Vieillard ; ce fut aussi le cas d’Alfâ Ibrâhîm Sow qui me donnait à traduire des textes du Foûta-Djalon.
Après cela, j’ai eu accès à des textes épiques, à commencer par celui concernant Silâmaka et Poullôri dont on m’avait rapporté des enregistrements du Niger et que j’ai présenté dans une thèse de troisième cycle. Cela a été une découverte de l’état d’esprit, de la culture et de l’idéologie d’un tout autre monde que celui de la poésie religieuse.
– Effectivement, ils sont très différents, ces textes de poésie religieuse et épiques ?
– Complètement ! C’est quasi à l’opposé. Pourtant je ne me suis sentie dépaysée ni dans les uns ni dans les autres parce que j’étais habituée, pour les premiers, à ce genre de poésie très classique avec lequel mes études antérieures m’avaient familiarisée (je pense par exemple à Agrippa d’Aubigné) et, pour les seconds, à notre genre épique médiéval et aux vertus exaltées dans le roman courtois ; mais aussi, curieusement, de par mon éducation familiale et éthique je me retrouvais dans une mentalité qui avait certains points communs avec l’idéologie incarnée par ces héros épiques.
Par la suite, j’ai pu aller sur le terrain lorsque, entrée au CNRS, j’ai pu avoir des missions : j’ai fait ainsi plusieurs missions de deux mois chacune. Là, j’ai été aidée et secondée par Almamy Maliki Yattara, un collaborateur hors pair1 !
– Tes missions se situent à quelle période ?
– J’ai commencé en 68, par moi-même. Avec Almamy, j’ai commencé à travailler en 70. C’était pratiquement toujours dans la boucle du Niger, dans le Massina, avec Mopti pour port d’attache et quelques poussées vers l’Est, à Bandiagara (où j’ai recueilli les plus beaux textes de poésie religieuse) et à Douentza : c’est là que j’ai récolté pour la première fois des contes. On était dans une famille amie, et spontanément, aux veillées, d’autres femmes et un jeune garçon, sont venus et ont raconté des contes2.
Dans les différentes missions que j’ai faites, toujours accompagnée par Almamy qui, de par sa connaissance des lieux et ses relations humaines, était d’une efficacité extraordinaire, j’ai orienté mes recherches par genre. Au début, je cherchais surtout des textes épiques. Ensuite des textes religieux, parce que le Massina est très productif dans ce domaine. Ensuite, pour la poésie profane, j’ai fait des recherches auprès des bergers, pour la poésie pastorale et, en même temps, auprès des poètes mergôbé. Par ailleurs, à chaque fois, dans toutes les missions et dans toutes les familles où l’on passait, s’organisaient des soirées de contes. J’ai ainsi pu enregistrer beaucoup d’histoires, et ce n’était pas sur commande mais seulement parce que la rumeur avait tôt fait de circuler que cela m’intéressait ; jouait aussi pour beaucoup la curiosité pour la toubab de passage.
– C’est aussi parce que tu allais régulièrement, que tu connaissais les personnes au bout d’un moment ?
– Oui, mais c’est surtout grâce à la présence d’Almamy ; sans lui, il m’aurait fallu beaucoup plus de temps.
– Ces enquêtes de terrain, tu les as faites pendant quel laps de temps ?
– Je n’en ai pas fait énormément. Je suis allée cinq fois, cela ne fait même pas un an au total, et pourtant en si peu de temps, j’ai recueilli une masse de textes dont la transcription était toujours établie sur place : une fois le texte enregistré, il était transcrit aussitôt et, s’il y avait des problèmes, on pouvait consulter le récitant ; c’est ce qui s’est passé en particulier avec les bergers, à cause de la rapidité de leur déclamation, pour s’assurer d’avoir bien tout saisi.
– Tu parles là d’une enquête vraiment très spéciale, comment as-tu fait pour enregistrer la poésie des bergers ?
– Il était impossible d’enregistrer en situation. C’est à l’occasion d’une fête où il y a un monde fou, où les troupeaux défilent dans la poussière au milieu des gens, des cris etc., que les bergers déclament à toute vitesse le poème qu’ils ont composé pendant la solitude de la transhumance ; mais ils n’ont pas le temps d’en réciter la totalité. Or, les jours précédents, ils s’entraînent pour, justement, réciter sans un lapsus et pour échauffer leur voix. Donc, je les ai enregistrés l’avant-veille de la fête, quand ils étaient entre eux, à s’exercer et à réviser leur texte. Puis la fête s’est déroulée, j’y ai assisté. Et dès le lendemain, nous avons, en cinq, six jours, réussi à transcrire leurs textes…
– C’est un exploit !
– Ah oui ! On travaillait comme des brutes ; il y avait des petits passages que l’on n’était pas sûr d’avoir bien compris. Alors on a rattrapé nos bergers pour vérifier avec eux leurs poèmes.
– C’était à l’occasion de quelle fête ?
– C’est le degal, la descente vers le fleuve au moment de la décrue. Les troupeaux sont partis loin du fleuve pour échapper à la crue et sont allés chercher des pâturages, quelquefois à des centaines de kilomètres. Puis, au fur et à mesure de la décrue, ils redescendent vers le lit du fleuve (d’où le nom de degal). Il y a de grands mouvements de troupeaux qui convergent en certains points et en particulier à Ouro-Dialloubé. C’est là qu’ils passent tous ensemble, les uns derrière les autres, pour rejoindre les bourgoutières, zones de bourgou (un pâturage aquatique très riche) qui sont attribuées à chaque groupe peul selon un ordre précis qui date de l’organisation de la Dîna par Shêkou Âmadou.
– Les bergers s’exercent tout seuls pour leur poésie ?
– Ils s’exercent d’abord tout seuls quand ils composent leur poème, seuls avec leurs bêtes ; mais aussi, lorsqu’ils se croisent dans des pâturages voisins, ils peuvent se retrouver aux veillées et s’exercer les uns devant les autres. J’ai bien la preuve de cela parce que, quand on a voulu faire la vérification du texte d’un des bergers que l’on n’a pas pu rattraper, les autres connaissaient le texte de leur camarade et ont pu répondre à nos questions en nous récitant les vers qui nous posaient des problèmes.
– Donc, il y a une véritable culture des textes dans ce groupe social ?
– Oui, et ce qui est un peu désolant, c’est que très peu de ces bergers-là restent poètes. Tant qu’ils sont jeunes et qu’ils assument les transhumances, c’est une sorte d’exercice culturel plutôt qu’un choix artistique : cela fait partie du métier de berger. Mais sitôt qu’ils passent la main à de plus jeunes et que, mariés, ils ne vont plus en transhumance et sont intégrés à la vie villageoise, ils cessent leur activité de poètes. J’en ai rencontré un seul, un vieux monsieur qui n’avait pas assez confiance dans le talent de berger de ses enfants et qui continuait à les suivre pour les surveiller. Mais sa poésie était passée à un autre genre de poésie profane, le mergol, et il était devenu un mergôwo ; toutefois nombre de ses textes étaient toujours inspirés de la nature, de ses souvenirs de transhumance… alors que ces poètes profanes appelés mergôbé abordent, eux, n’importe quel sujet ; ils composent même des pamphlets par exemple, ou au contraire des poèmes en l’honneur de quelqu’un ; cela peut les rapprocher de la production du griot, sans pour autant qu’ils en aient le statut.
– Et les griots justement, pour revenir à l’épopée qui est l’une de tes préoccupations préférées ?
– Je dirai à égalité ! oui, à égalité, parce que je n’ai pas publié tous les poèmes que j’ai collectés : ceux des mergôbé, de même que ceux des bergers ; j’en ai encore beaucoup et, pour moi, c’est aussi important que l’épopée, parce que justement, ce qui m’a plu dans le Massina, c’est qu’on y trouve, à égalité, toutes les grandes lignes de force de la littérature peule, en particulier la composante pastorale (originelle), la composante épique (antéislamique) et la composante mystique (islamique).
 On y trouve en effet une importante production de poésie mystique, que je trouve d’ailleurs plus attachante que celle que j’avais connue auparavant qui était plus académique et conventionnelle. Là, on a vraiment des poètes qui sont inspirés, qui parlent de façon plus personnelle de leur amour mystique, et qui sont moins enfermés dans l’orthodoxie littéraire propre à l’expression religieuse. Ils sont plus libres dans leur expression, dans leurs métaphores. C’est une littérature plus mystique que religieuse.
– Orale ?
– Orale, oui, d’autant plus que c’est une poésie toujours chantée. Ils ont bien des manuscrits qu’ils gardent précieusement, mais la transmission se fait oralement et elle est fidèle, même plus fidèle que la transmission par l’écrit où, j’en ai eu la preuve, il y a des fautes dues aux copistes. Le manuscrit est là, c’est le garant du patrimoine, mais en fait, on ne s’en sert pas.  
– Donc, il y a ce pilier, la poésie religieuse.
– Très développée. Puis il y a la littérature épique autour des héros Boûbou Ardo Galo, Silâmaka, Ham-Bodêdio, Hamma Alseyni Gâkoye, Bâ Lobbo etc.
     Il y a aussi beaucoup de textes basés sur l’histoire, l’histoire des batailles entre Peuls et Touaregs, Peuls et Bambara… Il y a toute l’histoire de la Dîna de Shékou Âmadou et de ses descendants, de l’intervention d’El Hadj Omar etc. Ces textes historiques sont racontés, accompagnés de musique, par les griots, sur le mode épique.
Et la poésie profane dont on a parlé : celle de la tradition pastorale ancienne, et celle des mergôbé. Et enfin, bien sûr, tous les contes.
J’avais donc, dans un espace relativement circonscrit (le “ nombril ” du pays peul, selon l’expression consacrée), les grandes lignes de force de la littérature peule et de ce qui constitue l’idéologie à la fois ancienne et antéislamique, puis plus récente, historique et religieuse.
Je trouvais que c’était là une grande chance et j’ai tout de suite compris qu’il fallait en rester là plutôt que d’envisager une étude de type comparatif que l’étendue de l’aire peule et la variété des situations de cette population pouvait avoir de tentant à première vue. Je décidai tout de suite de ne pas élargir mes recherches ni par thème ni par genre littéraire, mais de voir au contraire comment se constituait un système organisé qui prenait en charge sur le plan littéraire les différentes composantes de la culture peule telles qu’elles se manifestaient dans une région relativement homogène.
— Mais il se trouve que tu as publié, pour l’instant, plutôt  des textes épiques. Ce qui fait que cette vue d’ensemble apparaît moins, alors que ta recherche s’est construite, en fait, de manière consciente dans un cadre culturel délimité pour voir quels sont les genres en présence et pour analyser comment ils s’articulent entre eux.
— Oui, pour voir comment ils prennent en charge une partie des différentes composantes culturelles, et en avoir une vue d’ensemble. Mais avant, il me faut publier toute ma moisson !
Tu vois, actuellement, je suis en train de saisir sur mon ordinateur les textes épiques.
J’en ai terminé avec les contes : ils vont paraître chez Karthala, mais seulement en traduction française. Ces contes sont transcrits, mais pour l’instant, je ne les ai pas saisis, parce que, dans mon travail, j’ai dû établir une hiérarchie des urgences ; je voudrais mettre au propre en priorité, pour une édition bilingue, les textes que les gens eux-mêmes considèrent comme littéraires c’est-à-dire qui appartiennent à des genres pris en charge par des poètes reconnus ou par des griots. Je donne la priorité à ces textes-là. Les contes, je n’avais pas trop le temps pour saisir tant et tant de textes. Mais ils sont transcrits et je les saisirai un jour, si j’en ai le temps, si Dieu me prête vie ! pour qu’on puisse les publier dans leur langue originelle, si l’occasion s’en présente.
J’ai aussi terminé un volume de poésie religieuse du Massina qui comprend un très long poème, le plus célèbre dans toute la région, Tifal, puis la trilogie : Ngelooba (Chameau), Lewla (Gazelle) et Pucci (Chevaux/Cavaliers) ainsi que les onze poèmes de Mouhammadou Abdoullâye Sou’âdou et un poème dû à Mâbal. J’attends que Louis Brenner en fasse la préface et on cherchera où le publier.
– Ces textes sont toujours de la même région ?
– Oui. Tifal a été enregistré à Bandiagara, le fief spirituel de Tierno Bôkar Salifou, le maître à penser de Âmadou Hampâté Bâ. Je l’ai enregistré chanté par un chanteur aveugle. Il avait une très belle voix et il chantait très bien. Quant au répertoire de M. A. Sou’âdou, ce sont, à Sévaré, tout près de Mopti, les talibés du Môdibbo Âmadou Abbas Sîna qui le chantaient.
– Il y a là une véritable chaîne de transmission.
– Oui, tout ce qui est poésie religieuse est pris en charge par les zaouias, tandis que les poèmes des bergers, une fois que le jeune peul n’est plus berger, sont perdus ; plus personne ne va réciter les poèmes des autres. Et de même pour les mergôbé : ils ne chantent que leurs propres poèmes. Il peut rester le souvenir de bribes de leurs poèmes, mais les gens se souviennent surtout du nom des poètes célèbres bien plus que de leurs textes mêmes.
– Donc, c’est un gros travail que tu viens de terminer, ce volume de poésie religieuse.
– Oui. Cela fait, je continue à saisir les textes épiques, et après, je voudrais me replonger dans la poésie profane et reprendre les textes des bergers et des mergôbé que je n’ai pas publiés. Ils sont transcrits, il faut que je les saisisse et les traduise.
– La publication des textes est primordiale.
– C’est ce à quoi je voudrais justement me consacrer maintenant. Je suis la seule à pouvoir les mettre au propre. Si je disparais, ils seront perdus. Je trouve cela vraiment dommage. Pour moi, c’est un devoir de laisser ces textes sous une forme qui soit exploitable par d’autres, si je n’ai pas le temps de le faire moi-même.
– Et il y a aussi un volume sur des textes épiques ?
– Oui, il y a plusieurs volumes possibles. J’ai tout un cycle sur Boûbou Ardo Galo. Mais je voudrais désormais publier les textes, pour eux-mêmes, sans introduction ni analyse.
J’ai beaucoup de textes (de quoi faire plusieurs livres) dont certains sont déjà prêts. Il faut que je trouve qui voudra les publier.
J’ai aussi un certain nombre de textes que j’avais regroupés sous le titre de Profils de femmes. Ce sont des récits qui sont récités sur le mode épique, avec accompagnement musical, et qui racontent toujours des faits glorifiant pour une femme, qui en est l’héroïne.
– Ce qui va donner à réfléchir sur des stéréotypes concernant les femmes ?
– Alors là, oui ! Dans cette littérature, c’est bien souvent que les femmes font la leçon aux hommes !
– C’est très important que ces textes soient mis à la disposition du public.
– Oui, c’est pour cela que je veux faire des éditions bilingues. Dès le départ, c’était mon double dessein : pouvoir donner aux Peuls la possibilité de lire leurs textes fondateurs, d’une région à l’autre de l’aire peule, et sauvegarder ainsi cette partie orale de leur patrimoine littéraire commun ; et aux Européens, proposer des textes qui leur fassent connaître la richesse de cette littérature en la leur rendant accessible, moyennant quelques explications préalables dans une introduction.
– Donc, l’idée serait, si j’ai bien compris, de pouvoir faire une présentation générale de ces genres littéraires du Massina ?
– Oui, il faudrait que j’aie le temps de rédiger une sorte d’essai sur cette problématique : comment une culture va-t-elle s’exprimer sur le plan littéraire à travers un ensemble de genres, et pourquoi ? Pourquoi un genre est-il approprié à telle partie de sa composante idéologique ? C’est une réflexion théorique qui s’appuierait sur des exemples précis, et qui aurait pour but de théoriser comment et pourquoi une culture trouve dans tel genre particulier le moyen d’exprimer telle ou telle de ses composantes idéologiques et esthétiques fondamentales.
– Il faut faire cela ! C’est un beau projet, on l’attend avec impatience !